jeudi 24 février 2011

LA BALLADE DE L’OLIVIER

Tiré de: POESIE SUR UN PLATEAU (A paraitre)

                            « J’ai les bras tors et le tronc court
                            Mais le feuillage qui festonne
                            Plus chatoyant qu’un troubadour
                            Et qui jamais ne m’abandonne.
                            Le vert est ma couleur d’automne,
                            Je suis toujours revivifié.
                            C’est d’Esprit Saint que je foisonne ;
                            Je suis à Dieu dit l’olivier. »

                            « Vous me plantez tout alentour
                            Où le Plateau penche et vallonne,
                            Grandiose, aride et beau séjour !
                            Mais l’amertume en moi bouillonne
                            De vos soucis qui m’empoisonnent,
                            Et pour que fiel vous ne buviez,
                            Je tiens de Dieu ce que je donne
                            Je suis à Dieu dit l’olivier. »

                            « Dieu  fait mon huile de velours ;
                            C’est de ses mains qu’il me façonne
                            Pour que j’éclaire de son jour,
                            Que son amour pour vous rayonne.
                            D’oindre et guérir toute personne
                            Me vaut de vivre et fructifier :
                            Je ne fais rien qu’il ne m’ordonne
                            Je suis à Dieu dit l’olivier. »

                            « Prince ne suis, et, de couronne,
                            Jamais ne songe à envier.
                            C’est de servir que j’ambitionne ;
                            Je suis à Dieu dit l’olivier. »

                                               *
                                                        Saint-Trophime, août 2008  

II - PAIX


                   O la sérénité de l’austère Provence
                   En cette terre haute où l’on peut sans compter
                   S’éprendre de lumière et céder au silence
                   Et s’avouer murmure en son immensité !     

                   C’est à cet abandon que le ciel nous invite,
                   A brader tout ce dont le monde se repait,
                   Tout ce bruit, tout ce luxe et tous ces faux mérites,
                   A se refaire pauvre et capable de paix.

                   Car c’est de pauvreté qu’il faudrait être riche :
                   Dans cette aridité,  jadis, pour nos aïeux,
                   L’or c’était l’olivier, l’amande, le pois chiche
                   Et la truffe, trésors d’un jardin rocailleux.

                   Mais un jardin sans mur, un plaisir sans clôture
                   Qui vous calme l’esprit d’indicibles odeurs.
                   Vous voilà régisseur d’une intime nature                   
                    Et vous ne craignez rien de votre Créateur.

                   Prenez-le ce rameau du bec de la colombe !
                   Sur vous le toit du ciel a cessé d’être lourd ;
                   La pureté du jour a l’éclat d’outre-tombe.
                   Buvez ce philtre bleu d’une irénique amour !

                   Faites-vous arc en ciel, gorgez-vous de lumière ;
                   Dites-vous : « c’est à moi que sont faits tous ces dons ! ».
                   Emplissez-vous d’espace à briser vos frontières,
                   Trouvez dans la Beauté les secrets du pardon.
                  
                   Les nuages ici quittent peu les montagnes,  
                   Ce n’est qu’en coup de vent qu’ils déversent leurs grains,
                   Comme si la faveur d’un pays de cocagne
                   C’était que le mistral en chasse les chagrins.

                   Cette terre a les siens (nul ne vit sans blessures),
                   Mais comme ici le jour est fidèle au réveil,
                   Si le ciel s’assombrit d’une triste vêture,
                   On peut sans grand souci parier le soleil.
                  
                   Ce jour qui monte en vous, courez l’offrir aux autres ;
                   Faites-vous le héraut d’un Ciel sans changement ;
                   Ne triez pas l’ivraie du seigle ou de l’épeautre,
                   Binez plutôt vos cœurs de tout ressentiment.
                  
                   Qu’emporterez-vous là où le bruit vous appelle,
                   De ce plateau sauvage ébloui de clarté ?                                  
                   – En ce livre un herbier de ciste ou d’asphodèle,
                   Aux creux de vos semelles un peu d’humanité.


                                               *

                                                        Saint-Trophime, avril 2008

Prédication de Jean-Baptiste et baptême du Seigneur

Homélie sur Marc 1, 7-11

//  Annonce de la venue du Messie : Mt 3, 11-12 ; Luc 3, 15-28 ; Jn 1, 24-28
Baptême de Jésus : Mt 3, 13-17 ; Lc 3, 21-22 ; Jn 1, 29-34


Il y a quelques jours, nous célébrions la fête de l’Epiphanie, avec un grand E : la visite des Rois Mages à la crèche, évènement qui établissait que ce serait bientôt toute l’humanité qui constituerait le peuple de Dieu. Mais «épiphanie », avec un petit « e », dans son acception courante, cela signifie : intervention divine, action visible de Dieu dans l’Histoire des hommes. De ces épiphanies, au sens commun, il y en a eu quelques unes, que nous rapportent les Ecritures.

Mais depuis que l’enfant Jésus est né de la Vierge Marie, c'est-à-dire depuis que s’est réalisée l’Incarnation de Dieu parmi les hommes, on peut dire que l’histoire du salut est devenue une permanente épiphanie. Et que toutes les facettes de notre chrétienté vont prendre vie de l’immense mystère de cette Incarnation.

Emmanuel, Dieu parmi nous, Dieu à l’œuvre parmi nous : n’est-ce pas ainsi que l’on pourrait résumer l’Evangile ? Pourtant, quand il nous fait le récit de ces actions visibles de Dieu, curieusement, c’est de façon très succincte, avec une extraordinaire économie de mots.

Tenez : « Elle enfanta son fils premier-né, l’enveloppa de langes et le coucha dans une crèche... ». Vous voyez : il n’est pas bien long, le récit de la Nativité du Seigneur ! Celui de son baptême ne l’est pas non plus : « Jésus vint de Nazareth en Galilée et se fit baptiser par Jean dans le Jourdain. A l’instant où il remontait de l’eau, il vit les cieux se déchirer et l’Esprit, comme une colombe, descendre sur lui. Et des cieux vint une voix : « Tu es mon Fils bien-aimé, il m’a plu de te choisir. »

Ne dirait-on pas que l’Esprit Saint, en inspirant aux quatre évangélistes ce style quasi télégraphique, a voulu nous dire : « Voici les faits : à vous de les méditer, à vous de les commenter, à vous de vous en émerveiller ! La parole de Dieu va vous pénétrer en toute petite quantité, mais, comme c’est un remède inouï, elle va produire en vous de grands, de très grands effets. Pour autant, bien sûr, que vos cœurs soient prêts à l’entendre, parce que la prière vous y aura préparés. » ?

Et que doit-il produire en nous, l’évangile d’aujourd’hui ? – D’abord une étonnante constatation. Dans cette scène du baptême de Jésus, Dieu agit dans la plénitude de Sa Sainte Trinité : les trois personnes divines sont là ! Le Fils qui reçoit le Baptême ; l’Esprit Saint qui vient sur lui sous la forme d’une colombe ; et le Père dont la voix déchire les cieux pour adresser au Christ une belle marque de confiance, et une merveilleuse déclaration d’amour.

Constatation disais-je. Mais aussi étonnement. Parce qu’enfin, d’où vient cette commune et visible action trinitaire, dont ailleurs on n’a pas l’équivalent ? Parce qu’il s’agit du baptême de Jésus ? – Mais pourquoi ce baptême ? Jean ne voulait pas le lui donner, et il avait de bonnes raisons : un baptême de confession et de repentir, pour un être qui est sans péché ? Un effacement en Jésus de la tâche originelle, alors que justement Jésus est le Nouvel Adam ? Pas non plus pour faire venir sur lui l’Esprit Saint, lui dont la nature n’est pas seulement humaine, mais divine, lui en qui l’Esprit Saint se trouve tout entier.

Non, frères et sœurs, apparemment, tout ça ne tient pas debout. Et pourtant, cette scène du baptême, elle est rapportée par les quatre évangélistes, ce qui indique à coup sûr qu’elle devait être essentielle à la foi des premiers chrétiens. Alors revivons-la en nous, et tâchons de comprendre pourquoi Dieu a voulu qu’elle ait lieu ; pourquoi Il lui a donné tant d’importance.

Surtout, chers frères et sœurs, ne perdez jamais de vue que tout cela, Dieu l’a fait pour nous ! Et puis, gardez à l’esprit que les actions divines, aussi mystérieuses soient-elles, ne sont ni ponctuelles ni isolées. Toutes s’ordonnent et s’éclairent autour de la lumière de Pâques. Nous ne pouvons comprendre les épiphanies qu’en les rapportant à la glorieuse Passion et Résurrection du Christ.

N’oublions pas que cet homme qui tient à se faire baptiser par Jean au milieu de tous les pénitents, c’est le Rédempteur ! Le sens de son baptême c’est qu’il prend l’engagement de porter sur ses épaules, lui qui n’est pas pécheur, tous les péchés du monde. Cette humanité ainsi sauvée de la fatalité du péché, on dirait qu’il la ramasse au fond des eaux troubles du Jourdain et qu’à bout de bras, il la prend, pour la rendre à la lumière, et pour l’offrir à son Père.

Il y a dans le récit de la Passion une scène qui se rapporte très bien à la symbolique du baptême de Jésus. C’est celle de son agonie, au jardin de Gethsémani. C’est le moment où, l’engagement de son baptême, Notre Seigneur va le tenir.

Souffrant d’atroces douleurs qui lui font couler des gouttes de sueur et de sang, il va expulser le péché des hommes, il va véritablement connaître l’enfer. Et c’est parce qu’il est le Fils de Dieu, le Saint, le Juste, que cette pestilence de nos péchés va, comme son Père, le glacer d’horreur ! Mais il le fallait ! Cette coupe, il savait depuis toujours qu’il lui faudrait la boire. Cette coupe, voyez-vous, on pourrait dire qu’elle était déjà dans la vasque de son baptême.

Peut-être pensez-vous que je fais là un rapprochement qui ne s’imposait pas. Détrompez-vous : lorsque nous préparons ses parents au baptême d’un petit enfant, nous nous efforçons de leur faire découvrir tout le sens de ce premier sacrement ; nous leur en montrons toutes les significations. Eh bien ! La plus haute d’entre elles, c’est précisément que le baptême plonge l’être humain qui le reçoit dans la mort et dans la résurrection du Christ…

Car, sans référence à la Passion, le rite du baptême se trouve vidé de l’essentiel. Et ni la profession de foi, ni le renoncement à Satan n’y ont plus guère de sens.

Je vous ai dit tout à l’heure que l’éclat de voix du Père, lors du baptême de Jésus, c’était d’abord la marque de sa confiance. Eh bien ! C’est cette même confiance que Dieu lui maintiendra au pire moment, lors de l’agonie de Gethsémani. Voilà, me semble-t-il, la raison de ce silence que le Père va garder jusqu’à la glorieuse Résurrection de Son Fils Crucifié.

Ne craignons pas, au moment où nous nous réjouissons de ce que dit et accomplit notre Sauveur, de nous souvenir qu’il a fait pour nous le sacrifice de sa vie humaine. Oui, il y a eu dans la vie humaine du Seigneur de grandes joies et de terribles peines. Oublier celles-ci nous rend incapables de communier à celles-là. Oublier la Passion librement acceptée par le Christ ôterait tout son sens à la célébration de l’Eucharistie.

En vous pénétrant de la parole de Dieu, je vous invite, chers frères et sœurs, à contempler ce grand mystère : c’est parce qu’il est fait pour nous sauver que nous devons nous réjouir du sacrifice, que nous pouvons parler de l’heureuse Passion du Seigneur et choisir la croix de son supplice pour tracer, sur nous, le signe de la Sainte Trinité. Car, en définitive, c’est la joie qui prévaudra : heureux ceux qui pleurent sur la souffrance du Sauveur, car ils seront consolés !

Comment terminer sans vous dire un mot de cette blanche colombe tombée du Ciel lors du baptême de Jésus. Cette colombe, c’est aussi pour nous qu’elle est là. Parce que nous avons reçu le baptême du Christ, notre âme abrite la colombe de l’Esprit Saint : notre âme est devenue son colombier. Gardons-la cette colombe, nourrissons-la, réchauffons-la, pour l’amour du Christ Jésus.

217 Valensole 11 janvier 2009, B, Baptême du Seigneur

                                                                        *

                                                   ou bien

C’est dans l’Ecriture sainte et vivante que l’Eglise du Christ plonge ses racines et puise sa sève. Et, à l’inverse, on peut dire que  l’Ecriture  n’est vivante que parce que le Christ et son Eglise y sont présents, parce que Jésus est demeuré vivant au milieu de nous dans son Eglise et par son Eglise, et que c’est cette Eglise qui se réunit pour entendre et répercuter, comme l’écho des montagnes, la parole de Dieu.

Dans l’esprit des premiers Pères Latins et Grecs, il n’était aucun passage de la Bible qui  fût étranger au Christ. Oui, pour eux, tout l’Ancien Testament annonce le Messie Sauveur de l’Humanité, et tout ce qui figure dans le Nouveau Testament éclaire ce qui a été écrit de l’Ancienne Alliance.

Ainsi, il est évident que nous ne sommes l’Eglise que parce que nous croyons en ce qui est écrit dans ce Livre de la parole de Dieu que vous voyez ici, et que le célébrant soulève à bout de bras pour que vous le vénériez, ce Livre qui est la vie, la vie dans laquelle nous puisons, la vie que nous recevons par les sacrements, la vie qui nous fait déjà goûter, par anticipation, le bonheur éternel que nous aurons lorsqu’il nous sera donné de contempler la face du Seigneur, et de participer sans fin, comme ses enfants chéris, au festin de Dieu.

A ceux qui n’ont peut être pas coutume de se plonger dans l’Ecriture Sainte pour en ressortir pleins de vigueur et d’espérance, je voudrais conseiller d’apprendre par cœur l’Evangile d’aujourd’hui, ce petit passage où saint Marc nous rapporte, avec brièveté et simplicité, comment Notre Seigneur le Christ Jésus a accepté de se faire baptiser par Jean le Baptiste, dans les eaux du Jourdain, et comment cette scène déchire le ciel pour que Dieu fasse entendre aux hommes qu’avec ce Jésus de Nazareth qui ressort la tête de l’eau du Fleuve, c’est tout le destin de l’humanité qui remonte du malheur et du doute jusqu’à la certitude de l’amour de Dieu.

Les quatre évangélistes ont rapporté cette scène, en termes presque identiques. Marc en donne le récit le plus concis, je dirais le plus banal, en apparence : « Or, en ces jours-là, Jésus vint de Nazareth en Galilée et se fit baptiser par Jean dans le Jourdain. A l’instant où il remontait de l’eau, il vit les cieux se déchirer et l’Esprit, comme une colombe, descendre sur lui. Et des cieux vint une voix : « Tu es mon fils bien-aimé, je mets en toi toute ma joie. »

Je dis « banal en apparence » car, à nous, cette scène paraît bien surprenante ; elle ne devait pas étonner, aux temps du Christ, ceux qui vivaient dans l’attente du Messie. Les  psaumes chantaient déjà « le Fils qui nous serait donné » ; l’on savait que les cieux qui se déchirent seraient le signe d’une intervention divine ; il était prévu que le Seigneur désignerait aux croyants celui qui serait son «envoyé », son « investi » ; et, qu’alors commenceraient des temps nouveaux, comme si l’on remettait tout à zéro, pour vivre enfin dans la paix, dans la piété  et dans la vraie justice, qui est d’obéir à Dieu.

C’est, en effet, ce qui s’est passé ce jour là, dans les eaux du Jourdain. Et c’est même bien davantage que ce que les plus croyants des Juifs avaient pu espéré. Car il ne s’agit pas seulement d’entamer une nouvelle ère, aussi heureuse soit elle ; il s’agit pour Dieu de montrer aux hommes que Jésus est le nouvel Adam ; il s’agit pour Dieu de refaire sa création.

Et cette colombe que les évangélistes nous présentent comme l’Esprit de Dieu, n’était-ce pas celle qui, déjà, planait au dessus des eaux lorsque la terre n’était encore qu’un chaos, avant que Yahvé ne crée le monde, ainsi qu’il est écrit dans la Genèse ? Cette colombe nous rappelle aussi celle que Noé, de son arche, lance pour la seconde fois, et qui, au soir, revient avec, en son bec, un rameau d’olivier. Elle symbolise la vie, l’espoir, la paix retrouvée par les hommes dans leur relation à Dieu.

Mais cette colombe, ou cette tourterelle, évoque également l’oiseau offert  au Temple par Joseph et Marie lors de la présentation de Jésus. C’était le seul oiseau que l’on pouvait offrir en sacrifice. Cette douce colombe  annonce que  Jésus entame une mission de douceur et d’amour ; mais elle signifie que cette mission ne sera remplie que dans l’offrande à Dieu de l’innocence, dans l’oblation de ce que l’humanité a compté de plus pur et de plus beau, dans ce sacrifice suprême que chacune de nos messes présente à nouveau, ce sacrifice dont Jésus est à la fois le prêtre et la victime.

Le bébé qui naquit à Bethléem était la graine amoureusement plantée par Dieu dans le terreau de l’humanité ; cet homme qui descend de Nazareth jusqu’en la vallée du Jourdain pour se joindre à ceux que Jean baptise, cet homme est maintenant l’arbre de Dieu, prêt à porter son fruit. Lui qui n’a pas péché n’a nul besoin de ce baptême ; lui qui est aussi de nature divine n’a évidemment pas à se convertir.

Alors, pourquoi Dieu a-t-il choisi le cadre d’un baptême de pénitents pour annoncer au monde que son Fils, né et grandi parmi les hommes, allait à présent leur révéler le Père et le Royaume ? Dieu n’aurait-il pas pu choisir un autre moment, un autre endroit, pour apparaître aux hommes dans sa plénitude ? Oui, frères et soeurs, je dis « dans sa plénitude » parce que cette scène de l’Evangile est remarquable : le Père y parle, le Fils est là qui écoute et l’Esprit descend comme une colombe. Vous connaissez sans doute cette icône de Roublev où les trois personnes de la divine Trinité, sous la forme de trois anges, se concertent pour préparer leur plan qui sauvera les hommes. Eh bien, cette scène du baptême de Jésus en est la suite, au moment où ce plan de salut entre dans sa phase finale.

Seulement c’est maintenant parmi les hommes que la scène se passe, et que les trois personnes de la Sainte Trinité sont à l’œuvre. Parmi les hommes, parmi ceux qui sont pécheurs et qui s’en repentent. Voyez-vous, cette scène du baptême de Jésus commence à s’éclairer dès qu’on y relève la miséricorde de Dieu, et  sa volonté d’être pleinement solidaire de cette humanité où il a décidé de s’incarner. Non, Dieu ne fait jamais rien au hasard ! Jésus ne va pas soulever l’humanité vers le Père du bout des doigts, comme quelque chose de peu ragoûtant : il a plongé en elle, comme il a été plongé dans les eaux du Jourdain, et c’est du fond qu’il remonte et qu’il nous pousse tous vers la surface et la lumière de Dieu, dans son grand filet de pêcheur d’homme.

Oui, frères et soeurs, sous la main du Baptiste, Jésus a déjà fait symboliquement le plongeon dans la mort et la remontée de sa Résurrection. Mais en tenant à se faire baptiser pour montrer « qu’il partage  notre condition humaine de pêcheurs » (Rm 8,3), c’est nous qu’il baptise avec lui, c’est nous qu’il fait plonger dans la mort pour renaître selon l’Esprit ; c’est son Eglise qu’il soulève les bras tendus, pour l’offrir au Père comme la multitude de ses nouveaux enfants.

Nous voilà revenus à ce qui débutait cette homélie : l’Eglise qui ne serait pas sans l’Ecriture, mais sans  laquelle l’Ecriture n’aurait pas de sens. Le baptême du Christ que nous ont rapporté les quatre évangélistes ne peut se comprendre que comme le baptême de sa future Eglise. Jésus l’a reçu pour partir en mission, et nous aussi, ses baptisés, par notre baptême, et par tous les sacrements que nous avons reçus, nous avons été envoyés en mission. Notre baptême nous a dessinés à l’image de notre Sauveur, prêtres, prophètes et rois.

Non pas pour que nous nous endormions sur des lauriers que nous n’avons pas nous-mêmes mérités, mais pour que nos âmes soient en mouvement vers le Père, sous la conduite du Christ, pour que notre prière monte vers le Père, avec les mots que Jésus nous a enseignés, pour que nous célébrions sa louange et que nous lui offrions nos joies et nos peines, et surtout ces marques de charité qu’il nous arrive de nous donner les uns aux autres, lorsque nous faisons vraiment ce que Jésus notre frère nous a commandé.

Car, comme disait dom Chautard, il faut porter Dieu aux hommes, non pas seulement pour que les hommes soient plus heureux, mais  d’abord pour que Lui, Dieu, soit plus aimé.

019  Valensole hôpital 9 janvier 2000, B, Baptême du Seigneur

Joseph assume la paternité de Jésus

Homélie sur Matthieu 1, 18-23
 // Luc 1, 27-31

On a appelé ce texte de saint Matthieu « l’annonce à Joseph » ; et c’est vrai qu’on y retrouve l’essentiel de « l’annonce à Marie », du début de l’évangile de Luc. Même intervention du Seigneur sous la forme d’un Ange ; même affirmation de l’essence divine de cet enfant qui va venir ; même acceptation de la volonté de Dieu, c’est à dire même justice, chez l’un et l’autre des deux fiancés.

Cet évangile convient admirablement au dernier dimanche qui précède Noël. Il est pour nous l’occasion de rendre à saint Joseph la place unique que Dieu lui a réservée dans l’Histoire Sainte.

Il faut admettre que l’on sait peu de choses sur Joseph. Mais, à vrai dire, en sait-on beaucoup plus sur Marie ? – A peine. L’Evangile n’est jamais très disert. Il se contente de nous dire ce qu’il convient que nous sachions, et rien que cela. Il  nous invite à réfléchir, non pas sur les personnages eux-mêmes, qu’il nous laisse libres d’imaginer à notre guise, mais sur le rôle que ces personnages ont joué dans l’histoire du salut. C’est cela l’essentiel, et qui doit nous suffire.

On sait peu de choses sur Joseph, mais ce que Mathieu et Luc nous rapportent de lui suffit à nous faire mesurer toute la béatitude de ce grand saint, qui est sans doute, avec Jean le Baptiste, le plus grand parmi les saints, et nous ne pouvons que l’approuver, si nous avons dans nos coeurs assez de foi, assez de justice, assez d’humilité.

Dieu n’a pas choisi au hasard  la petite Marie ; il n’a pas non plus choisi Joseph à la va-vite, sans discernement. Pour Dieu, rien n’est difficile, mais pourtant, quand il s’était agi de faire confiance à ce point à un homme, combien la tâche était délicate ! Il fallait en effet un homme qui comprenne que sa femme était enceinte des oeuvres de Dieu, qui admette qu’il ne la connaîtrait jamais charnellement, qu’elle resterait pour toujours ce tabernacle sacré de la présence divine, et qui l’aimerait cependant, non pas comme une statue, mais, dans la plus belle humanité, comme sa tendre, sa chère épouse.

Il fallait un homme qui ne se contentât pas de dire « oui » une fois, pour se sortir d’une situation scabreuse, mais qui consacrerait toute sa vie au petit garçon que, d’avance, Dieu lui demandait d’adopter. Un homme qui donnerait à cet enfant l’éducation des fils d’Israël, faite d’un heureux mélange d’Ecriture Sainte et d’artisanat. Il fallait - rendez-vous compte - un homme qui apprendrait son métier manuel à Dieu !

Il fallait aussi un homme qui fût capable de garder toute sa vie le grand secret que lui avait confié l’Ange, sans jamais l’oublier, et qui mourrait avec lui dans son cœur, mais sans en avoir connu la réalisation. Oh non ! Dieu n’a pas choisi Joseph au hasard !

Effacé, comme Marie, aux yeux des hommes, Joseph devait être, comme Marie, resplendissant au regard de Dieu. Pour que Dieu en fasse le père de son Fils, il fallait bien que Joseph aussi fût « rempli de grâce », et béni entre tous les hommes.

Si l’on n’essaie pas de se placer du côté de Dieu, on ne peut pas comprendre pourquoi le Seigneur, qui en est seul juge, a reconnu tant de mérites en cet homme qu’il en a fait le premier croyant chrétien, comme il avait fait d’Abraham le premier croyant pour les Juifs. Et si l’on ne se place pas du côté de Dieu, ce Joseph, qu’on proclame bienheureux, en fait, on ne fait que le plaindre, on ne le conçoit que comme une victime des desseins du Seigneur ; on en viendrait – suprême injustice – à se moquer un peu de lui.

Oh, Frères et soeurs, quelle erreur ce serait, et quel gâchis ! Ce serait prétendre que cet homme, qui avait tant d’exceptionnelles qualités, Dieu ne l’aurait choisi que pour le rendre malheureux, que pour lui faire subir le long supplice d’une jalousie qui, toute sa vie, lui rongerait l’âme. Dieu, qui est l’Amour et la Bonté infinis, Dieu aurait fait ça ?

Tenez : on pourrait être tenté de croire que si Joseph a hésité à prendre sa fiancée pour femme, ce n’est que parce qu’elle était enceinte d’un autre que lui. Ça, c’est la vision des hommes, une vision terre à terre, qui n’a d’ailleurs aucun intérêt, puisqu’aussi bien les contemporains de Joseph ignoreront son secret, et que, plus tard, ils vénéreront sa mémoire, quand cet enfant qu’il aura élevé leur sera apparu comme le Seigneur des mondes, dans la gloire de sa résurrection. Non ! Joseph n’avait rien à craindre du sarcasme des autres, et ce ne pouvait être seulement ça qui l’avait déterminé à renoncer à Marie comme épouse, avant que l’Ange ne le convainque du contraire. Mais alors, quoi ?

Eh bien, si nous essayons de nous placer du côté de Dieu, nous pouvons peut être comprendre l’histoire d’une toute autre manière. Nous pouvons découvrir que cette première décision de Joseph, apparemment négative, relevait d’autre chose, et de beaucoup plus grand : Joseph ne voulait pas prendre Marie chez lui, non pas parce qu’il doutait de sa vertu, mais parce qu’il ne voulait pas s’approprier cet enfant à naître, cet enfant qui était le Fils de Dieu, et qui appartenait à Dieu.

Et quand l’Ange lui dit en songe « Ne crains pas... », cela ne signifie pas : « ne sois pas jaloux », mais « redresse toi, Joseph, accepte d’avoir été choisi parmi tous les hommes ; n’est-ce pas par toi, qui es de la lignée de David, que le Fils de Dieu vient sur terre comme le rejeton de l’arbre de Jessé ? N’est-ce pas grâce à toi, Joseph, que s’accomplit la prophétie ? »

« Ne crains pas... parmi tous les fils de David, Dieu t’a choisi, toi, non pas bien que tu sois l’un des plus pauvres, mais parce que tu es pauvre, pour que tu sois à jamais le signe de sa préférence pour les petits. »

Et nous, frères et soeurs, ne craignons pas non plus. L’histoire vécue de Joseph nous fait découvrir combien l’humilité est ce qui plaît à Dieu, mais elle nous permet, dans le même temps, de nous sentir capables de dépasser notre logique terrestre, de voir les choses autrement. Joseph, en fait, nous oblige à nous placer du côté de Dieu.

Ainsi, grâce à ce magnifique petit bout d’Evangile, voilà que la foi de Joseph rejaillit sur nous. Voilà que ce divin enfant qui vient sauver le monde, lui qui fera un jour de nous les Fils adoptifs du Père, nous nous sentons le devoir de l’accueillir et de ne plus lui lâcher la main. Voilà que nous aussi, comme Joseph, le charpentier de Nazareth, nous aussi, ce divin enfant, Dieu nous invite à l’adopter.

   
091 Valensole  23 décembre 2001, A   4ème dimanche de l’Avent,



                                                   *